24 octobre 2020

Marie-Thérèse Hugi

Marie-Thérèse Hugi

27 mars 1924 – 20 mai 2020

«La foi,cela me demande plus d’intériorité, d’approfondissement des Écritures. Il me faut redevenir petit enfant.»

Marie-Thérèse Hugi, que tout le monde appelle Marie-Thé, est née à Nancy le 27 mars 1924. L’Alsace étant allemande, ses parents s’étaient réfugiés l’un et l’autre dans cette ville où ils vont se rencontrer. Ils se marient en 1922. Une petite sœur viendra agrandir la famille cinq ans après la naissance de Marie-Thé. Le papa est tailleur, la maman à la maison. Marie-Thé dira qu’elle est «de famille chrétienne, élevée non seulement avec des principes religieux, mais concrètement dans la vie quotidienne. D’où un éveil de la foi très fort qui m’a poursuivie durant toute ma jeunesse».
A 8 ans, le jour de sa première communion, elle demande au Bon Dieu: «Je ne sais pas ce que c’est qu’un sacrifice mais tu vas m’expliquer. Toi, tu me le diras». Et elle nous dit «qu’il s’est créé une relation entre une enfant et Dieu. Dieu m’a toujours répondu par personne interposée».
A 15 ans, Marie-Thé devient animatrice à la Croisade Eucharistique des enfants, et c’est là qu’elle peut approfondir sa foi. Elle découvre aussi les mouvements d’Action Catholique. Elle commence à s’interroger: «J’accepte de donner ma vie pour Jésus. Je l’accepte. Mais comment? Bonne sœur, je ne veux pas. Je veux rester dans la vie. Il n’y a rien à faire,  je veux rester au milieu de tout le monde. D’accord de donner ma vie. Mais quand? Comment? Où?». A la suite d’une retraite, elle dialogue régulièrement avec un prêtre, lit Congar et Chenu, est attentive aux recherches qui se font dans l’Église.

En 1947, elle part, comme laïque, en mission à Longwy, «en pays communard», avec les Pères franciscains. «Envoyées deux par deux comme dans l’Evangile, il s’agit de «toquer» chez l’habitant, de se présenter, de parler de Jésus-Christ». Après avoir visité de nuit une usine de hauts fourneaux, Marie-Thé a une prise de conscience: «Moi, imbécile, je vais parler de Jésus-Christ à ces bonhommes qui travaillent tout nus à un four à 150° et même plus. Non, ça ne va pas? Ils ne peuvent pas comprendre. Ce n’est pas possible, sinon travailler et vivre au milieu d’eux». Après la visite de l’usine, Marie-Thé se dit: «Si tu veux parler de Jésus-Christ, va. Tu prends tes affaires et tu reviens!». Cela l’a beaucoup travaillée, et l’année suivante, à 18 ans, elle part habiter à Longwy.
Pour son premier emploi, elle devient travailleuse familiale. «Cela a été mon départ en mission. Le mien. Le départ personnel». Elle circule dans tout le pays, ce qui lui fait dire «Je suis rentrée par la porte de la famille au lieu de rentrer par la porte de l’usine». Comme elle porte secours à un malade maghrébin, elle devient «la protégée» de la communauté arabe de Longwy. «J’ai toujours été sous protection arabe.»

Des prêtres avec qui elle est en relation, dont un au travail, cherchent un endroit où elle pourrait aller pour ne pas rester seule dans «sa mission». Revenus à Paris, ils lui disent: «On a trouvé quelque chose pour toi. Une bande de toutes folles dans ton genre». C’étaient les Filles d’Ivry (appelées Mission de France féminine).

Marie-Thé les rejoint en 1952. Elle travaille dans plusieurs usines à Ivry-sur-Seine: épluchage de pommes de terre ou de marrons, sertissage de couvercles. Elle découvre un monde de pauvreté qu’elle ne soupçonnait pas. Pendant 6 mois, elle fait un stage dans une laverie du 13ème arrondissement de Paris, passant de trieuse de linge sale à caissière. Le soir, elle partage en équipe: «C’était ça le but du stage, de pouvoir vivre et expliquer ce qu’on avait enregistré, comment on pouvait vivre en chrétien dans l’endroit où on était. Témoigner de Jésus-Christ, c’est à dire rien du tout, vivre comme on peut. Il ne faut pas se faire des illusions.»

Après une cérémonie toute simple d’envoi en mission, «sans flonflons», elle part à Montceau-les-Mines, en équipe avec Madeleine Pellet et Etiennette Boire. Elle est successivement ouvrière dans une usine de caoutchouc, employée dans un hospice (tour à tour femme de ménage, aide sage-femme, femme de service chez les «grands-pères» ou veilleuse de nuit chez les «grands-mères»). Elle y prend conscience de combien les personnes ne sont pas considérées.

Au bout de deux ans, elle regagne Ivry puis est envoyée en équipe à Lille. Elle trouve un travail dans une fabrique de chemises pour hommes. Les conditions de travail sont très dures. «Pour le Seigneur, qu’est-ce qu’on ne fait pas! Mais quand même! Il y avait des jours où …». Les patrons, chrétiens, ont accroché un crucifix dans la salle de travail. Elle est révoltée. «Ils exploitent les gens comme ce n’est pas possible». Et alors que le curé lui déconseille de l’enlever parce que les patrons ne comprendraient pas, elle répond: «Je comprends une chose, c’est qu’on n’exploite pas les gens sous un crucifix!».

Elle quitte Lille pour Nice et devient mère de famille dans un foyer de délinquants, mais épuisée elle retourne à Ivry.

A ce moment-là, les Filles d’Ivry envisagent d’envoyer une équipe en Tunisie, en lien avec les prêtres de la Mission de France qui y sont déjà présents à Tunis et Kairouan : Mickey Prignot, Jacques Guédel, Louis Augros.

Marie-Thé y part en 1958 avec Hélène Chastel. A son arrivée, c’est un choc: «Cela a été terrible de voir toute cette misère et de me dire que maintenant je suis là. Moi ici, pour parler de Jésus-Christ. Vivre la foi chrétienne ici, comment je vais pouvoir?». Elle n’en dormait plus mais choisit de rester.

Elle se retrouve seule assez vite et habite un petit appartement au cœur de la Médina de Tunis. Elle devient enseignante en école primaire chez les Sœurs Blanches puis pendant 10 ans chez les Sœurs de Sion. Tous les après-midis, elle apprend l’arabe et suit des cours de pédagogie.

En 1968, Marie-Thé devient éducatrice dans un centre de rééducation pour filles. Deux ans plus tard, le Tribunal pour enfants lui demande d’être assistante sociale à la liberté surveillée pour les enfants jusqu’à 18 ans. Elle suit des cas de délinquance. En parlant d’un jeune, un juge dira «Il a de la chance celui-là d’avoir Marie-Thé!».

En 1975, Marie-Thé acquiert la nationalité tunisienne. Elle est assistante sociale à la Société Tunisienne de Diffusion. Elle organise les colonies de vacances pour les enfants des ouvriers, améliore les prises en charge médicales.

A 60 ans passés, elle continue,plusieurs heures par semaine, à apprendre à lire et à écrire en français aux petits d’une école pour gens modestes.

Quand elle parle de sa mission, Marie-Thé dit que «c’était une fidélité à Jésus-Christ en fonction du travail où j’étais. J’ai toujours gardé une fidélité au présent, une fidélité à ce qu’il faut faire (…) J’étais là pour ça. Dans le fond, la fidélité au Seigneur, c’est ce qui m’a sauvée».

Pour elle, dans le monde musulman, il faut savoir témoigner et vivre en chrétien, avant de parler de Jésus-Christ: «Ce qui est important, c’est d’être avec tout le monde par la langue et la présence».

Au cœur de la Médina, elle est vraiment au service du petit peuple de Tunis, vivant modestement avec les gens de son quartier. Elle est particulièrement en relation avec des femmes prostituées, cachées, méprisées ou en situation particulièrement difficile dans la société tunisienne. Elle vit cela en complicité avec Caro, sa voisine française, engagée comme elle. Elle a appris l’arabe tunisien pour nouer des liens avec tous.

Marie-Thé le vit aussi en compagnonnage avec son équipe de la Mission de France. Elle a eu un rôle constant de soutien aux prêtres de la MdF en Tunisie. Mickey Prignot déjeunait chez elle tous les dimanches et elle restait très proche de Jacques Guédel après son mariage, étant proche aussi de Noura, la fille adoptive de celui-ci, qui l’a accompagnée jusqu’à ses derniers jours.

Beaucoup ont profité de l’hospitalité de sa maison. Nombreux sont ceux qui se souviennent de leur visite des ruelles de la médina avec Marie-Thé et son déambulateur. Jean Fontaine, Père Blanc, témoigne qu’avec elle «les partages étaient simples, francs et nourrissants. On voyait ensemble ce que pouvait vouloir dire s’incarner en Tunisie». Bruno Régis et Guillaume Michel ont profité de ce soutien et de son hospitalité avant qu’ils ne deviennent prêtres de la MdF.

Marie-Thé participait aussi à l’équipe paroissiale de la cathédrale dont Mickey Prignot était le curé. Ensemble ils ont accompagné des cheminants et des catéchumènes. Elle a toujours exprimé sa fidélité à l’Eglise de Tunisie, ayant un rôle manifeste au synode de 1990. Elle était exigeante pour une Eglise ouverte à la rencontre et au dialogue. Un lien fort s’est noué avec Nicolas Lhernould, prêtre au service du diocèse, qui a été très régulièrement présent à ses côtés jusqu’à son ordination comme évêque de Constantine (Algérie) en février 2020.

A la fin de l’été 2018, Marie-Thé est entrée à l’EHPAD du foyer Radès à Tunis. Depuis plusieurs mois sa santé déclinait.

Elle nous a quittés le 20 mai.

En 2012, Marie-Thé a longuement dialogué avec Marie Braux, une jeune de la Communauté Mission de France. A la fin de sa visite, elle lui a confié: «Maintenant je suis à un autre stade. Je veux bien être tout ce que le Bon Dieu voudra, mais je suis arrivée à un stade de contemplation avec la vie telle qu’elle est. Je ne peux absolument pas avoir autre chose. Je suis réduite à mes deux pattes qui ne veulent pas avancer. Il faut bien que Dieu me prenne un jour. Inch’Allah! C’est vrai. C’est toute une vie. J’ai à remercier pour ce qu’elle a été.»

Ses obsèques ont été célébrées le vendredi 22 mai 2020 à Tunis.

Rendons grâce pour cette belle figure de la Mission.

L’équipe épiscopale de la Mission de France

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2 commentaires

  1. Merci à l’équipe de la mission de France pour cet hommage à Marie-Thé de la part du neveu de celle-ci. Une petite correction toutefois, le père de Marie-Thé, c’est à dire mon grand père, n’était pas maçon, mais tailleur.

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